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Publié par Claude LE NOCHER

Marc Agapit : La Croix de Judas (Fleuve Noir, 1972)

Armand Roux est un romancier parisien. Veuf tôt, il apprécie sa vie de célibataire endurci. Il doit effectuer un séjour thermal d'un mois à Vichy. Il choisit de louer une maison, un peu à l'écart de la ville. Sans être sinistre, l'endroit n'est pas exempt de mystères. Ce qui excite sa curiosité. Les deux occupants de la maison, Salomon Denis et sa mère, se sont récemment pendus. On a suspecté l'homme d'être le criminel qui étrangla neuf jeunes femmes, six victimes puis trois autres, dans la région. Plutôt des ragots, sans doute. Explorant la pièce où furent retrouvés les corps des pendus, le locataire découvre une statue du Christ de grande taille, inversée, avec les pieds de Jésus vers le haut. Après s'être installé, il accepte l'invitation de l'octogénaire d'en face, Mlle Locre.

La vieille dame raconte qu'avec sa défunte sœur, elles naquirent dans la maison des Denis. Un revers de fortune les obligea à partir, pour habiter de l'autre côté de la même placette. On appela longtemps cet endroit La-Croix-de-Judas. Mlle Locre est convaincue que le fils Denis était un assassin. Sa mère devait supporter ce jeune homme ombrageux, souvent violent envers elle. D'ailleurs, Mlle Locre fut indirectement témoin d'un de ses crimes. Elle et sa sœur en avisèrent la police, sentant qu'on ne la croyait pas tellement. Il y eut bien une vague surveillance de Salomon Denis par un policier. Plus tard, l'étrangleur récidiva, en toute impunité. Son comportement restait bizarre aux yeux de la vieille demoiselle. Il disparut pendant six ans, et trois derniers crimes furent commis après son retour.

La version de Mlle Locre n'apparaît finalement pas si crédible. Néanmoins, le locataire rêve à Salomon et à Judas, pensant même entendre des bruits nocturnes. Il va trouver une collection d'articles sur les six premiers crimes, ainsi que des cadavres de poupées. Ce qui ressemble davantage à des gamineries qu'à de la monstruosité. Il contacte l'ex-notaire de la famille Denis, désormais retraité. À l'opposé de Mlle Locre, M.Delavigne déclare que le fils était quelque peu simplet, et plutôt victime de la cruauté de sa mère. Celle-ci savait se faire plaindre, alors qu'elle était très dure avec Salomon. La disparition durant six ans de Salomon Denis s'explique par son état de santé. Il se produisit également une sombre histoire de femme et d'enfant en bas âge, mal éclaircie par l'ancien notaire.

S'interrogeant toujours après les versions contradictoires, le romancier croit discerner des signes d'une présence fantomatique dans la maison. Il déniche bientôt trois cahiers de la main de Salomon. Un relevé des crimes de l'étrangleur, des poèmes, et des "Mémoires" intitulés "Ma Croix". À part son somnambulisme, l'auteur retrace quelques indices sur son existence. Ce qui fait de lui “un sympathique crétin”, selon le Parisien. Convoqué par le commissaire de police local, Roux lui livre ses trouvailles. Malgré tout, il lui reste bien des choses à découvrir concernant l'univers du défunt Salomon Denis…

 

Sachant qu'il publia dans la collection Angoisse de 1958 jusqu'en 1974, ce roman de 1972 appartient à la dernière période de l'œuvre de Marc Agapit. S'il eut toujours une aisance dans l'écriture, on sent là une virtuosité d'auteur chevronné. En particulier grâce à la structure de l'histoire : récit à la première personne d'Armand Roux jouant au détective, témoignages de la commère voisine puis de l'ex-notaire, textes de Salomon Denis. Basé sur une série de mystères, un scénario qui n'a donc rien de linéaire. L'auteur se permet même un souriant "clin d'œil" final. Un suspense avec de la psychologie, des références au controversé Judas, des moments intenses voire durs, et d'autres bien plus légers : voilà la belle manière utilisée par Marc Agapit pour captiver ses lecteurs.

Soulignons cet hommage de Marc Agapit au créateur de Sherlock Holmes, éloge pouvant servir de leçon à quantité de romanciers de toutes les époques : “Il suffit de lire Conan Doyle. Vous connaissez la façon de procéder de cet émérite conteur : au lieu d'exposer, comme font tant d'autres, un petit problème de rien du tout qui se complique à mesure que le temps passe jusqu'à devenir un véritable imbroglio absolument incompréhensible grouillant de personnages nouveaux et d'actions nouvelles entassées, si bien qu'on crie "Grâce" et qu'on ferme le livre avant d'avoir tout lu… Sherlock Holmes lui, ou si vous préférez Conan Doyle, vous met au contraire sous les yeux un problème très difficile en apparence, lequel peu à peu s'amenuise avec de plus en plus de clarté jusqu'à la solution finale. Et alors on s'écrie "Ah, ça n'était que ça !" Eh oui, c'est là le grand art : aller du compliqué au simple. Faire surgir la clarté de l'obscurité, et non pas le contraire.” Prenez-en de la graine, amis auteurs.

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