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Publié par Claude LE NOCHER

Maïté Bernard : Manuel de savoir-vivre en cas de révolution (Éd.Le Passage, 2017)

1810. L’Argentine est encore le vice-royaume du Río de la Plata, dépendant de l’Espagne. À Buenos Aires, le poids du régime hispanique se fait toujours sentir. Mais quelques notables s’étant enrichis dans le commerce veulent s’affranchir de cette tutelle. Au besoin, en s’entendant avec les Indiens et les Noirs, contre l’autorité espagnole. N’ont-ils pas repoussé seuls des tentatives d’invasion ces dernières années ? Certains fortunés restent fidèles à l’Espagne, d’autres complotent. La révolution est proche en ce mois de mai.

Sexagénaire, Doña Felicity est membre de la haute société de Buenos Aires. Elle incarne la référence absolue en matière de savoir-vivre. La rigueur des convenances reste la base de leur statut social. Son défunt époux George Jones fut un homme d’affaires, qui pratiqua entre autres le commerce des esclaves. Désormais ruinée, Doña Felicity habite sa maison sans confort avec son petit-fils Félix, dix-huit ans. Celui-ci est le collaborateur de Natanael Blanco, un homme savant qui projette de semer un esprit culturel dans ce territoire du Río de la Plata. Quant à Doña Felicity, elle tente de préserver les apparences.

Les obsèques du riche Anselmo Padilla se préparent. Appartenant au même milieu, Doña Felicity rend une visite de courtoisie à la famille. Elle est amie avec Malgosia Padilla, trente ans, deuxième épouse du défunt. Elle a moins d’affinités avec Leonardo, frère d’Anselmo, quadragénaire autoritaire. Fille d’Anselmo, âgée de seize ans, la turbulente Luz joue les exaltées, favorable à la révolution qui couve. Doña Felicity se doute que la jeune fille est peu éduquée, sachant mal lire et écrire, les femmes devant garder une certaine futilité. Luz se rebelle contre le futur mariage arrangé qui lui sera très bientôt imposé.

En présence de Doña Felicity, on découvre le cadavre d’une inconnue dans la bibliothèque des Padilla. La pièce étant fermée à clé, il s’agit probablement d’un suicide. On identifie la victime : Julia Soto, nourrice, était l’employée de la famille Valbuena. Pourquoi serait-elle venue se supprimer chez les Padilla ? Pour Doña Felicity, la scène du crime n’est pas aussi claire qu’il y paraît. Elle est invitée par Malgosia Padilla à séjourner chez eux, le temps de mener sa petite enquête. Ce sera plus agréable que dans sa propre maison. Elle pourra inculquer à Luz quelques rudiments d’éducation et, peut-être, de savoir-vivre.

Les conseils de Natanael ne sont pas inutiles, lui donnant l’idée de tester la fenêtre de la bibliothèque du crime. C’est surtout dans le quartier de Monserrat, ghetto des esclaves Noirs, que Doña Felicity et Luz espèrent trouver une piste valable. Hospitalisé, le mari malade de Julia leur donne une adresse où, elles le vérifient, se tiennent des réunions secrètes. Elles s’informent aussi chez les Valbuena, et auprès de Pénélope, amie nourrice de la victime. Tandis que l’heure est aux changements politiques à Buenos Aires, il est temps pour Doña Felicity de dénouer cette affaire…

(Extrait) “Felicity évalua la situation. Elle était venue le voir parce qu’il fréquentait les Valbuena, mais aussi parce que c’était la personne la plus cultivée qu’elle connaisse, et qu’il pouvait peut-être identifier le petit personnage sur les cartes trouvées chez Manuel Toluto et au couventin de la lune. Maintenant, elle se disait que cette culture pouvait peut-être l’aider à éclaircir ce qu’elle n’avait pas compris sur la scène de crime. Pouvait-elle se risquer à partager ses doutes ?

Vous avez peut-être entendu dire que la bibliothèque était fermée de l’intérieur, commença-t-elle. Nous avons retrouvé la clé dans la poche de la victime. J’ai été la première personne à entrer. Ce que j’ai vu…

Elle hésita en reconnaissant de la compassion sur le visage de Natanael. Il ne s’étonnait pas qu’elle puisse penser, mais elle restait quand même une femme, c’est-à-dire une personne guidée par ses émotions, et il n’avait pas l’air d’imaginer que son cerveau puisse s’être mis en marche dès qu’elle avait aperçu la morte. Tant pis, elle n’aurait pas d’autres opportunités.”

 

On pourrait se contenter de la double étiquette, roman d’enquête et polar historique. Mais ce serait sans compter sur la subtilité de Maïté Bernard. Alors que, justement, tout est ici dans la manière d’agencer et de raconter. C’est donc une période charnière de l’Argentine à naître qui sert de toile de fond au récit. Simple rébellion contre le pouvoir espagnol ? On perçoit la volonté d’autonomie, sinon d’indépendance, de cette région d’Amérique latine. Ils sont quasiment prêts, ceux qui aspirent à faire du Río de la Plata un vrai pays. Une des clés de l’intrigue est, d’ailleurs, en lien direct avec ce soulèvement. Oui, il s’agit d’un polar authentique, pas simplement un roman historique destiné à étaler l’érudition d’un auteur.

Au cœur de l’affaire, Felicity Jones n’est pas sans rappeler les enquêtrices avisées – telle miss Marple – dont Agatha Christie nous narra les aventures. Que l’on se souvienne qu’à soixante ans, une dame était jadis considérée comme une vieillarde. Malgré la dignité de son allure, Doña Felicity est une fieffée fouineuse, bien décidée à comprendre, et qui n’oublie jamais de réfléchir. Même si, avoue-t-elle, “je n’ai que des questions qui viennent s’ajouter à d’autres questions”. À ses côtés, Luz exprime toute la fougue de la jeunesse. Elle manque de maturité, mais sa pétulance la rend elle aussi fort sympathique. Moins marquant, le petit-fils Félix tient également sa fonction dans tout ça. Quant aux suspects, selon la bonne tradition, on se doute qu’ils ne manquent pas. Tonalité enjouée pour un roman à l’intrigue solide, qui nous offre un plaisir de lecture certain.