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Publié par Claude LE NOCHER

Pierre Siniac : Le casse-route (Série Noire, 1969)


À Paris, le quinquagénaire Victor Lefaucheux est propriétaire d’un club, le Bar Becue. Mais c’est avant tout un chef de bande, qui prépare un gros braquage. Ses complices Varcher, Giquel et Ober, sont d’excellents exécutants. Il y aura aussi le jeune Morland, dit le Gosse, qui a contribué à monter l’affaire. Et puis Ferdinand Bobin, ancien pilote de course qui eut quelques exploits à son actif. S’il n’est plus le cador qu’il fut, il a conçu un véhicule blindé qu’il conduira, qu’il a appelé le Casse-route. Imitant une ambulance militaire, son engin atteint des vitesses capables de laisser loin derrière tout poursuivant. Dans la bande, il y a encore Paul Chaumel, dit Fine-de-Claire, à cause de son goût immodéré pour les huîtres.

C’est le maillon faible du groupe, Lefaucheux le sait bien. Officiellement, Fine-de-Claire est représentant en horlogerie. Marié à Pierrette, père du petit Jean-Loup (dit Shérif), il habite entre Nantes et l’Atlantique, à Louangé-en-Retz. C’est justement à Rezé, dans la région nantaise, qu’aura lieu le braquage programmé. Étant convaincu que Fine-de-Claire va se dégonfler pendant l’opération, Lefaucheux le vire brutalement de la bande, au profit du Gosse qui, lui, ne flanchera pas. Fine-de-Claire prend très mal cette éviction. Il pense déjà à se venger. S’il dénonçait ses complices, on saurait illico que c’est lui qui a trahi la bande. Par contre, il confie à son ami Tiennot qu’il saurait saboter le Casse-route de Ferdi Bobin.

Pourquoi s’attaquer à une banque de Rezé ? Depuis quelques années, le mouvement Black Power se constitue un trésor de guerre pour financer ses actions aux États-Unis. Il s’agit de pierres précieuses, de diamants, dont une partie est stockée dans cette petite banque. Il y en a pour seize millions de dollars. En ce mois d’octobre, le trésor va bientôt être transféré, c’est pourquoi il est temps pour Lefaucheux et ses hommes de l’intercepter. Qui plus est, il a des clients qui l’attendent en Irlande pour récupérer les diamants. Ce sont des émissaires du Ku-Klux-Klan : une bonne façon de court-circuiter financièrement leurs ennemis du mouvement de défense des Noirs, qui prend toujours plus d’ampleur.

Le scénario du braquage a été bien préparé. Deux complices feront diversion en simulant le cambriolage d’une bijouterie voisine, tandis que les autres attaqueront la banque. Il est prévu de buter le caissier, de vite s’éloigner et de rejoindre le Casse-route, puis de filer en direction de l’océan (toutes sirènes hurlantes), où attendra un bateau pour l’Irlande. Le jour J, autour de neuf heures du matin, Lefaucheux et ses comparses sont à pied d’œuvre autour de la banque, à Rezé. De son côté, Fine-de-Claire n’est pas loin : il veut observer les effets du sabotage du Casse-route. Certes, il y a des impondérables dans un braquage tel que celui-là, et des motards risquent de prendre en chasse les voleurs. Le Casse-route va foncer comme prévu, malgré certains dangers en passant à Louangé-en-Retz…

 

Bien qu’il ait publié trois romans entre 1958 et 1960 sous le nom de Pierre Signac, les vrais débuts de l’auteur datent de 1968, avec “Les morfalous” paru dans la Série Noire. L’année suivante, est publié son deuxième titre dans la collection, “Le Casse-route”. À la base, c’est une histoire de truands assez conventionnelle. Avec un grain-de-sable, comme il se doit : Paul Chaumel, dit Fine-de-Claire, “un quadragénaire presque chauve, à la figure ronde, au long nez de renard, aux yeux bleus à fleur de tête”. Père de famille aux idées bien arrêtées, il n’a plus vraiment sa place parmi les malfaiteurs. Son portrait d’amateur glouton d’huîtres nuance la noirceur de l’intrigue, apportant une légèreté souriante. Celui de Bobin, ex-pilote de course, amène aussi une certaine dérision.

L’essentiel de l’histoire se déroule près de Nantes, dans le Pays de Retz. Il est amusant de penser que, près d’un demi-siècle plus tard, l’agglomération nantaise n’est plus du tout si "provinciale". On nous parle ici de l’aérodrome de Château-Bougon, devenu quelques années plus tard l’aéroport de Nantes-Atlantique en prenant de l’extension. Les routes conduisant à la mer sont meilleures que celles décrites. Néanmoins, en quittant la proximité urbaine, ce secteur a su conserver une allure tant soit peu naturelle. Notons aussi une allusion à l’époque, fin de la décennie 1960, avec le KKK encore très puissant, face aux organisations des Noirs américains gagnant du terrain. Un suspense habile et captivant, par un Pierre Siniac qui montrera par la suite toute l’étendue de son originalité.