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Publié par Claude LE NOCHER

Frédéric Ernotte : Ne sautez pas ! (Éd.Lajouanie, 2016)

Mathias van Rosten est âgé d’une trentaine d’années. Il vit à Bruxelles, avec sa compagne Elisa, infirmière dont le frère Raphaël travaille pour Médecins Sans Frontières. Mathias a raté sa "vocation" de vétérinaire, avant d’être ouvrier du bâtiment avec son père pendant un temps. Aujourd’hui, il est laveur de vitres sur les gratte-ciels bruxellois. Il s’entend très bien avec son collègue Albert, approchant de la retraite. Mathias ayant commis des excès de vitesse au volant, il est condamné par la justice à un Travail d’Intérêt Général. Il choisit de faire du porte-à-porte au profit d’une ONG, qui développe en particulier un projet au Bénin. Si Mathias n’a jamais supporté les quémandeurs, il comprend ainsi que ce n’est pas si facile. Même s’il fait de belles rencontres, comme avec le vieux Roger.

Faits-divers, politique, conflits armés : l’actualité télévisée est déprimante pour Mathias. Une longue conversation au café l’Hémisphère Sud avec Raphaël lui a fait toucher du doigt les réalités de l’action humanitaire. Impossible de venir en aide à tous les gens qui en ont besoin ici et à travers le monde. Néanmoins, il reste possible d’y contribuer, sans se croire héroïque mais même les gestes modestes ont du sens. Édouard, un ami de Mathias et d’Elisa, manifeste un détestable scepticisme, qualifiant "d'altruisme ponctuel" la mission de Mathias en faveur de l’ONG. Ça finit par un pugilat entre eux deux. Toutefois, il faudrait trouver des arguments frappants, des idées-choc pour promouvoir les associations qui œuvrent à des projets utiles en Afrique, en Haïti et partout ailleurs.

C’est alors que se produit une méprise, un malentendu né du fait que Mathias se trouve au bord du vide, sur le toit d’un building. Il réclame une belle somme au profit d’un programme technique en Afrique, et l’obtient. Elisa est fière de lui, certes, mais tellement d’autres associations ont besoin de moyens. Les clowns d’hôpitaux, par exemple. Pas si évident de renouveler, plus lucidement cette fois, la demande en faveur des associatifs. Ça risque d’être une "grosse clownerie", ce genre de plan délirant. Pourtant, la responsable de communication d’un groupe agro-alimentaire accepte de payer, bien plus que prévu. Très bon pour l’image de ces trusts financiers. Malgré tout, Mathias ne pourra sans doute pas continuer à jouer au Robin des Bois détroussant les riches pour la bonne cause.

Et pourquoi pas ? Et s’il tentait un racket humanitaire de grande ampleur, visant les vingt plus grosses entreprises du pays ? À leur échelle, sa demande ne mettrait nullement en péril les finances de ces groupes. Hélas, à part un don de moitié moins que la somme qu’il espère, Mathias court à l’échec. Il reçoit même une réponse carrément moqueuse de la part du directeur général d’une de ces sociétés. Pour Mathias, il est temps d’appliquer le conseil de son ami Albert : “Ne vous laissez jamais marcher sur les pieds. Ne baissez pas la tête, et soyez fiers de vous”…

(Extrait) “C’est à croire que j’attire les problème. Qu’on vit dans un monde où il est interdit de s’asseoir quelques minutes sur une aire de jeux sans que les gens imaginent les pires horreurs.

Accablé par cette triste pensée, je me lève et marche en direction de la Globcom Tower. C’est ce qu’on peut appeler un gratte-ciel de concours. Il abrite une société de télécommunications […] Je passe devant l’accueil en adressant un léger signe de tête à la réceptionniste. Je glisse mon passe sur le capteur de la porte de service. Cet immeuble est notre principal chantier. J’étais d’ailleurs excessivement fier le jour où on m’a remis mon badge d’accès. On pourrait trouver cela puéril, mais avec cette carte magnétique, j’ai l’impression d’être un VIP. Ce n’est pas un badge, c’est "mon" badge […] Je me faufile dans l’ascenseur, direction le grand air. Un toit immense. Un panorama fantastique de la ville et de ses fourmis. Mon Ushuaia personnel. Je longe la corniche, enjambe le garde-fou, et m’assieds face à l’étendue verte. Bruxelles la verdoyante. J’enfonce mes écouteurs et dégaine mon casse-croûte…”

 

Aussi bien dans la forme que sur le fond, voilà une histoire franchement séduisante. Dans l’ensemble, la tonalité est enjouée, dédramatisant les péripéties traversées par le héros. Celui-ci n’est pas un paumé, un loser. Il s’agit juste d’un trentenaire ordinaire, conscient de n’avoir rien fait d’exceptionnel dans sa vie. Sa vie en couple est simple, son job ne lui déplaît pas, il n’a aucune raison de se démarquer de ses concitoyens. Des intermèdes qui évoquent son instructif échange avec Raphaël, de MSF, sont le témoignage de sa prise de conscience du monde et de ses besoins. Quoi qu’il en soit, Mathias n’est pas un "militant" aveuglé par une cause à défendre. Porté par les circonstances, il passe à l’action, imagine des solutions pour se procurer du financement.

Le sujet ne manque ni d’originalité, ni d’aspects réels et sociaux. Entre autres, il est fait allusion au plan Next, dont l’objectif fut de "casser" les salariés d’une grande entreprise de télécommunications. Les dégâts humains, les victimes collatérales du management infect de ces sociétés, ça n’empêche pas leurs hautes directions de dormir. Ils sont heureux d’écraser leurs salariés, afin de présenter un bilan satisfaisant leurs propres ambitions et leurs comptes en banques. Puisque ces dirigeants sont coupables, est-il injuste de les racketter ? Certes, ces grandes entreprises sont généreuses (contre déductions fiscales) pour les opérations du type Téléthon. Ici, l’auteur envisage la possibilité d’aller plus loin. Tout en gardant une part de sourires, et en incluant un sympathique suspense. Un roman de belle qualité.